Nourrir sa relation avec la nature
Passer du temps dans la nature est l'une des meilleures choses que vous puissiez faire pour être heureux et en bonne santé.

Chaque week-end il y a ce parc, juste à la sortie de ma ville, qui fait toute la différence. Au milieu de ses collines ondulantes, ses chemins de terre sinueux et ses chênes de Californie tortueux, je me sens comme en présence d’amis. Il suffit de cinq minutes de marche pour que la magie opère. Mes sens s'éveillent au soleil, au vent et à l’appel des coyotes. Le travail, le stress et tout ce qui m’encombre l’esprit disparaissent, et je me sens connectée à quelque chose de plus grand. Une chose est sûre, j'aime la nature, et aussi étrange que cela puisse paraître, j'ai toujours eu le sentiment qu'elle m'aimait en retour.
Tout le monde aujourd’hui ne connaît pas cela, la norme étant plutôt de rester enfermé. Aux Etats-Unis, un adulte moyen passe 87 % de son temps à l'intérieur, une tendance probablement liée à l'essor des ordinateurs et de la technologie, et aux exigences du monde du travail, mais aussi à diverses peurs plus ou moins fondées : peur des dommages causés par le soleil, peur du cancer de la peau ou encore des maladies transmises par les tiques. Le problème est si répandu que le journaliste américain Richard Louv parle de « trouble du déficit de la nature » dans son livre Last Child in the Woods : Saving Our Children from Nature-Deficit Disorder, publié en 2005. Il y décrit le sentiment d'aliénation avec la nature que nos enfants développent en passant autant de temps enfermés, et si peu à l'extérieur à jouer dans la neige ou à patauger dans les ruisseaux. Mais la distance que nous prenons par rapport à la nature nous affecte tous, à tout âge.
La plupart d'entre nous n’ignorent pas complètement le caractère toxique de la vie entre quatre murs : être assis pendant des heures affalé dans une chaise longue, respirer de l'air vicié, fixer un écran électronique (ou quatre à la fois). Ce que nous ne réalisons peut-être pas, c'est à quel point le contact avec les arbres, les collines, le soleil et l'eau, peut avoir un impact profond sur notre esprit, notre corps et notre âme.
Un bienfait naturel
« La nature est essentielle pour rester en bonne santé », affirme Craig Chalquist, directeur du service de psychologie Est-Ouest du California Institute of Integral Studies à San Francisco. « L’Homme a évolué dans un environnement naturel. Or aujourd’hui, la technologie nous confine tant à l’intérieur que nous en oublions notre lien avec la nature. » Craig Chalquist est professeur d'écothérapie, une discipline qui prône le bien-être par l’interaction avec la nature. Pour lui, l'écothérapie est une forme de soin qui s’appuie sur la nature (de même que la thérapie par les animaux, la musique ou le jardinage…). « L’écothérapie repose sur la théorie de la biophilie », explique-t-il. « Philie » signifie « être attiré par » ; « biophilie » signifie que nous avons évolué pour être attirés par la nature. Elle est à nos côtés depuis notre naissance et nous la partageons avec d'autres. Autrement dit, le point de départ est notre lien avec la nature. Nous n’avons pas besoin de chercher à l’acquérir. Lorsque nous observons, écoutons et sentons la nature, nous sommes en contact avec nos origines profondes ainsi que celles de tous ceux qui nous ont précédés.
Un nombre croissant de recherches montre que passer du temps dans la nature peut augmenter le bonheur et améliorer notre santé. Une étude a comparé deux groupes de marcheurs : les premiers, marchant dans une forêt, ont vu une diminution de leur tension artérielle et une amélioration de leurs fonctions pulmonaires, tandis que l’autre groupe, marchant sur une même distance en ville, n’a constaté aucun bénéfice particulier.
Par ailleurs, une étude parue en 2015 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS, journal scientifique américain), a mis en évidence les bienfaits d’une marche de 90 minutes dans un espace naturel panoramique : les participants ont témoigné avoir ressenti une nette diminution de leurs schémas de pensées négatives dans un questionnaire réalisé à la fin de l’expérience. Ce résultat a également été confirmé par un scanner cérébral.
Une autre étude a montré qu'une promenade de 20 minutes dans un cadre naturel pouvait vous revigorer autant qu'une tasse de café. « Bien qu'il soit bon de savoir qu'il existe des preuves scientifiques, je n'ai jamais vraiment eu besoin de cette confirmation. Je le ressens chaque fois que le soleil se pose sur mon visage, que je m'émerveille devant les montagnes, ou que je me balade dans les bois. Je sais que ça marche. Il s’agit de comprendre pourquoi ».
A la frontière entre plaisir et peur
Ce que je ressens face à la beauté de la nature, ce mélange d'émerveillement et d'excitation, les psychologues le nomment « awe » (reprenant le terme anglais) ou « émerveillement ». Dans un article de 2003, Dacher Keltner, professeur de psychologie à l'Université de Californie à Berkeley, et Jonathan Haidt, professeur de leadership éthique à l'Université de New York, ont décrit l'« émerveillement » comme un sentiment « à la frontière entre le plaisir et la peur ». Celui-ci serait composé de deux éléments : l'immensité perçue (le fait de sentir quelque chose de plus grand que soi) et l'accommodation (notre besoin de pouvoir concevoir cette immensité dans notre esprit).
C'est ce qu’on ressent au pied d'une cascade en furie, au sommet d'une montagne, ou en observant le ciel lorsqu’il fait nuit. Les tracas du quotidien (une facture d’électricité en retard ou la remarque piquante d'un collègue) disparaissent alors instantanément. On prend conscience que la nature n'est pas seulement autour de nous : nous en faisons aussi partie. Une étude réalisée par l'université de Californie suggère que ce sentiment d’émerveillement inspiré par la nature peut accroître notre sentiment de compassion et de responsabilité vis-à-vis des autres. En prenant conscience de ce lien que nous avons avec notre environnement, nous pouvons acquérir une perspective nouvelle de notre vie et devenir plus sensibles au bien-être des autres, et de la nature elle-même.
Bien que l'« émerveillement » soit encore relativement peu étudié, les recherches commencent à mettre en évidence l’impact qu’il pourrait aussi avoir sur la santé physique. Une étude co-signée par Keltner en 2015 a montré que les sujets ayant déclaré éprouver des sentiments d'émerveillement (« awe ») présentaient des taux plus faibles d'une cytokine (molécule du système immunitaire) appelée interleukine-6 : or on associe des taux élevés de cette substance à l'inflammation, aux maladies auto-immunes et à la dépression.
Le changement de cap
L’ « émerveillement » est ce que tant d'entre nous ont perdu en passant leur temps enfermé. Dans le monde entier, cependant, nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir cette perte et à tenter de retrouver cette communion avec la nature. Le shinrin-yoku, ou « bain de forêt », est une pratique japonaise qui consiste à se promener tranquillement dans des zones boisées afin d’aider à réduire le stress. Des études montrent qu'en tournant ainsi son attention de manière consciente et intentionnée sur l'environnement, il est possible de renforcer le système immunitaire, d’apaiser les nerfs, et d’améliorer l’humeur et le sommeil. L'Agence forestière du Japon a créé le terme shinrin-yoku en 1982, et le pays compte aujourd'hui 44 forêts accréditées.
De nombreux médecins ont également pris conscience des bienfaits du temps passé à l'extérieur sur la santé de leurs patients, certains leur prescrivant même de sortir dans des espaces verts et de faire de l'exercice afin d’en récolter les fruits. « Il est rare de trouver une intervention médicale qui soit gratuite, à faible risque et facile à réaliser », déclare Robert Zarr, premier médecin à avoir prescrit la nature à ses patients. « Le bon sens voudrait que nous passions plus de temps à l'extérieur. Mais il est parfois difficile pour les gens de changer », explique-t-il.
Il aurait constaté une nette amélioration des symptômes d’obésité, d’asthme et même de trouble du déficit de l’attention chez les patients qui suivent fidèlement ses prescriptions. Le changement n'a pas besoin d'être énorme. Vous vous dites peut-être que le parc d’à côté ou votre jardin ne sont pas des endroits idéaux pour sortir, mais ils peuvent tout à fait l’être, du moins d’un certain point de vue. Une étude de 2010 a montré que l’humeur et l’estime de soi pouvaient s'améliorer rien qu’en sortant et en bougeant cinq minutes par jour.
Mieux encore, une fois que vous avez commencé, vous pouvez vite devenir accro. Selon une étude publiée dans l’ Environmental Science and Technology (science et technologie environementale), faire de l'exercice en plein air rend les gens non seulement plus heureux, mais aussi plus susceptibles de répéter l'expérience régulièrement. Pour ma part, je sais que quelque chose me pousse à revenir là où je me rends chaque week-end. C'est peut-être un sentiment d'émerveillement. C'est peut-être la paix. C'est peut-être la joie de se sentir partie intégrante d’un tout. Tout ce que je sais, c'est que je ne voudrais pas qu'il en soit autrement.